Ordre ou Emancipation ?

Récemment, José Bové a fait ce commentaire : l’« ordre juste »,  réclamé par Ségolène Royal, est une revendication réactionnaire, en d’autres termes de droite. A première vue, cette remarque n’a aucun sens. Pourquoi l’ordre, encore moins quand il est juste, serait-il une conception de droite ?

En réalité, de quel ordre parle-t-on dans la société capitaliste ? Peut-on avoir un « ordre juste » dans une société où cohabitent le rentier qui vit de l’exploitation des salariés, et le travailleur sans domicile ou qui a du mal à boucler ses fins de mois ? Existe-t-il un « ordre juste » quand on radie un chômeur tout en le qualifiant de « paresseux » et d’« assisté » alors qu’en même temps on subventionne des entreprises qui font des profits et qui licencient, avec des applaudissements comme bruit de fond ? De quel ordre parle-t-on quand l’unique réponse à la révolte, générée avant tout par l’injustice sociale, est de demander aux CRS de charger sur la jeunesse des quartiers populaires ?

Toute société est basée sur un « ordre ». Le riche citoyen romain qui faisait travailler ses esclaves respectait l’ordre esclavagiste. Le noble qui prélevait la production agricole du paysan suivait la logique de l’époque. Aujourd’hui, le capitaliste qui exploite, utilise puis jette le travailleur, respecte les lois de la société capitaliste, c’est-à-dire son ordre.

Par conséquent, revendiquer l’« ordre juste » dans la société capitaliste (le PS n’étant aucunement anti-capitaliste) c’est revendiquer le système de la division en classes sociales, c’est accepter que ceux qui ont accès à la propriété puissent exploiter ceux qui ne l’ont pas… On ne peut pas avoir d’« ordre juste » dans un système basé sur l’injustice. L’ordre juste du PS n’est rien d’autre qu’un hypothétique capitalisme « à visage humain », l’exploitation avec des roses… le poing en moins. C’est donc une revendication pro-système, de droite.

Mais quelle est donc la position réellement de gauche, en opposition avec cette conception ? Bové a expliqué que c’était l’émancipation. Face à l’ordre de l’Etat-Gendarme, garant de la société capitaliste, nous opposons la libération, l’élimination de la division en classes, le passage de la propriété privée à la propriété sociale… en d’autres termes la destruction du capitalisme, et de son ordre injuste.

Malheureusement, étant donné les idées dominantes qui sont très largement diffusées, la distinction entre l’ordre et l’émancipation n’est pas chose évidente. Par contre, elle est primordiale pour distinguer les valeurs de droite de celles de gauche. A l’heure où le clivage gauche/droite semble s’effacer, où la première se déporte vers la seconde, on se doit d’être clair. Quand on défend l’ordre dans une société de classes, on défend l’injustice. La seule position progressiste consiste à lutter contre cet ordre.

Cette distinction permet de mieux comprendre les messages des médias, par exemple. Ainsi, quand on nous parle sans arrêt de l’irrespect de l’autorité, des « valeurs », de quoi parle-t-on ? Du manque de politesse ? Ou du refus d’accepter les règles de cette société injuste ?

Pour nous, il n’y a pas d’« ordre juste » sans société émancipée. Comme le disait Rosa Luxemburg après la « semaine spartakiste » de Berlin, où l’Etat, dirigé par les sociaux-démocrates du SPD, massacra les révolutionnaires et proclama que l’ordre régnait à nouveau :

« L'ordre règne à Berlin ! » sbires stupides ! Votre « ordre » est bâti sur le sable. Dès demain la révolution « se dressera de nouveau avec fracas » proclamant à son de trompe pour votre plus grand effroi : J'étais, je suis, je serai ! »

 

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