Chroniques de la « France d’après », 21 octobre 2007 :
Les régimes spéciaux de retraite en France

On nous l’avait promis, cette fois « juré craché » en plus, les dernières élections allaient vraiment changer les choses. On aurait enfin l’Elu (du peuple et d’une certaine force mystique) qui remettrait la France dans le droit chemin. Ainsi, après cinq ans d’intense matraquage médiatique et une campagne très superficielle, Sarkozy fut élu le 6 mai dernier. Depuis, il fallait accueillir la droite décomplexée (ou dévergondée pour les intimes) et son message : « Imaginons la France d’après ».

Depuis, « notre » président est devenu encore plus omniprésent que jamais dans les médias. Tous les journalistes s’accordent à dire combien il est différent (imaginez donc : il fait du jogging à longueur de journée…), à quel point il est proche du petit peuple… De plus, on nous préparait un scénario à la Kennedy : le couple « Cécilia-Sarko » nous était présenté dans un décor de paillette et de glamour… 

Partout a régné une ambiance artificielle comme quoi tout était en train de changer. Toutes les réformes promises (en réalité à peine mentionnées pendant la campagne) se mettaient rapidement en place afin de sortir la France d’une supposée faillite, de lui ôter son chapeau de cancre des pays occidentaux et de ramener la croissance et le pouvoir d’achat. Tous les opportunistes de tous bords (gauche et droite, chanteurs, « intellectuels ») se sont jetés aux pieds du messie. Nul n’est prophète dans son pays ?

Voici donc la présentation officielle des événements de ces derniers mois. Cette description est reprise telle quelle par les médias internationaux au point que même Vanity Fair a déclaré que Sarko-superstar était l’homme le plus élégant et beau du monde, au même titre que Brad Pitt !

Cependant, c’est une toute autre version que nous proposons ici. Elle se veut adressée en particulier à nos contacts et autres militants étrangers, une sorte de carte postale de cette « France d’après ».

Avant tout, analysons ce qui se cache derrière la « rupture » de l’UMP. Sarkozy, en bon politicien, a basé sa campagne sur cette idée vague comme quoi les choses seraient faites différemment. Etrange idée quand on sait que le personnage en question a été sur la scène politique depuis trente ans. De plus, il a été un membre important, à deux reprises, des gouvernements sortants ainsi que le président du parti de la majorité. Il n’est donc pas étranger aux politiques de ces dernières années. Alors, c’est une rupture contre quoi qu’il propose ?

Evidemment, tout ceci est avant tout de la pure démagogie. Les classes populaires sont très déçues de la politique en général et le manque de confiance règne. Ceci explique qu’en 2002 l’extrême droite ait réussi à arriver deuxième aux élections. Il fallait donc jouer les mêmes cartes.

Cela dit, il existe bien une « rupture » mais pas contre la politique faite durant ces trois dernières décennies, sinon contre l’Etat providence. Il s’agit de détruire les acquis sociaux qui bloquent le « développement économique » (traduisez la croissance des profits), de s’en prendre aux plus vulnérables (chômeurs, jeunes, retraités, précaires, immigrés…) traités d’« assistés » quand ce n’est pas de criminels, de réduire les impôts des plus fortunés, de jeter aux oubliettes le Code du Travail…

Là est la « rupture ». D’où les privatisations, les allégements de cotisations patronales, le non remplacement des fonctionnaires, les attaques contre les retraites, les réductions budgétaires pour l’Education et la Santé et les autres mesures d’austérité.

Mais ceci n’est pas une « rupture » avec la politique traditionnelle, c’est de la pure Orthodoxie vis-à-vis de la pensée unique. Tous les règlements et directives européens vont dans ce sens. Tous les gouvernements, de droite comme de « gauche », ont essayé de mettre en place ces principes néo-libéraux. D’où le recours au nationalisme, à l’égoïsme et au racisme pour masquer le problème : le système ne peut plus se permettre de maintenir les acquis, il doit donc être dépassé.

Dernier exemple de ce genre d’attaque, le projet concernant les régimes spéciaux de retraite[1] a donné lieu à une importante mobilisation de la part des travailleurs le 18 octobre dernier. Et ceci, en dépit de la propagande de la part des médias.

En effet, en fidèles serviteurs, ils ont préparé le terrain depuis les élections. Les arguments phares sont : le besoin d’équité entre ces régimes et le régime général, et l’argument démographique[2]. En effet, les défenseurs de la propriété privée se posent aujourd’hui en « extrémistes de l’égalité » qui sont obligés de faire une réforme pour sauver les travailleurs d’eux-mêmes, en allant à l’encontre de leur avis bien sûr !

Commençons par le plus facile : l’égalité. Avant tout, et ce malgré le silence des médias, il faut savoir que parmi les « privilégiés », certains ne sont pas visés par la réforme : les marins, les mineurs… et les parlementaires ! Pour les deux premières catégories, on comprend. Mais pour ces derniers, non. Les pauvres, voyez-vous, en plus de cumuler les fonctions et de siéger quand bon il leur semble (l’Assemblée Nationale et le Sénat sont souvent quasi-vides), ont un métier « pénible ». Ils doivent attendre entre deux séances pour fumer leurs bons cigares et se mettre sous les projecteurs des journalistes émerveillés. Cette « pénibilité » leur causerait-elle d’avoir une espérance de vie aussi courte que celle des ouvriers ?

Alors que ce détail est largement « oublié » dans les moyens de communication, ceux-ci se posent ouvertement la question suivante face aux grèves : tous unis avec des privilégiés ? On nous parle sans arrêt du « jeudi noir », en nous présentant d’autres travailleurs « pris en otage » par les grévistes en attendant leurs trains et métros. Tout est fait pour monter les uns contre les autres (actifs contre retraités, public contre privé, grévistes contre usagers) et éviter, par ce biais, toute solidarité de classe. Car, dans le fond, cette contre-réforme est l’anti-chambre d’une réforme plus globale qui remplacera à terme le système de répartition par celui de capitalisation. Les banques et les assurances s’en frottent déjà les mains…

Le deuxième argument est lié au « réalisme ». Il est vrai que la France, comme les autres pays développés, connaît un ralentissement démographique et un allongement de l’espérance de vie. Par conséquent, il y aura de moins en moins d’actifs pour de plus en plus de retraités. La réforme serait justifiée par ce simple calcul arithmétique…

Or, bien que liés, les retraites ne se financent pas par le nombre de travailleurs actifs mais par de l’argent réel, par la richesse produite par ceux-ci. Ce qu’ils ne disent pas c’est que les richesses produites n’ont jamais été aussi élevées qu’aujourd’hui, et ce même avec proportionnellement moins de travailleurs. En effet, le PIB (richesse produite par un pays) n’a aujourd’hui rien à avoir avec celui de l’après-guerre, où furent mis en place les régimes de retraites. Le problème est tout autre.

Où est donc le problème ? Il y a plus de ressources qu’avant et on ne peut pas financer des retraites pour tous (public et privé) avec 37,5 annuités ? Le problème est en réalité lié à la répartition des richesses. Celle-ci est devenue de plus en plus inégalitaire. Comme l’explique si bien SUD, « le prétendu problème de la crise des retraites n’est qu’un prétexte. Le Conseil d’Orientation des Retraites, organe gouvernemental, a chiffré le coût d’un retour aux 37,5 annuités à 0,3 point de PIB (richesse nationale). Cela n’est rien comparé aux 10 points de PIB qui sont passés, au cours des 20 dernières années, de la masse salariale aux profits... Et cette évaluation a encore été revue à la baisse en 2007. Redisons-le, le problème des retraites n’est pas un problème financier, mais bien un choix de société. »[3]

En effet, là est toute la question. « En 1980, sur 100 points de PIB, 70 allait à la masse salariale et 30 aux profits. Aujourd’hui, 60 seulement vont à la masse salariale et 40 aux profits. »[4] Alors que les travailleurs sont ceux qui produisent les richesses, ils obtiennent une part de plus en plus petite de celle-ci. Du coup, la Sécurité Sociale connaît un énorme déficit, les salaires sont très bas… et maintenant on s’en prend aux retraites !

Tout ceci montre bien que depuis la fin des « Trente glorieuses », le rapport de force entre la classe ouvrière et la classe capitaliste s’est nettement dégradé pour nous. Avec le chômage de masse et avec un syndicalisme officiel se limitant à la « négociation », le niveau de vie des travailleurs se détériore. Les contre-réformes se suivent et se ressemblent sans que les syndicats puissent défendre les travailleurs. Soit les dirigeants syndicaux soutiennent ouvertement le projet ou n’organisent absolument rien, soit ils appellent à des « journées d’action », éloignées entre elles, jusqu’à ce que le mouvement perdre de son ampleur (comme en 2003).

Or l’histoire récente le prouve bien : les seules réussites ont toutes été le fruit des luttes déterminées (1995, 2006 pour le CPE). Dans ce dernier cas, ce furent les étudiants qui organisèrent, de manière très autonome, la riposte. Bien sûr, les partis de gauche et syndicats se sont appliqués à récupérer le mouvement qui faisait un lien direct entre l'abolition du CPE et celle du CNE, voire celle de tous les contrats précaires, pour le limiter à la question du CPE. En ce sens, c'est une défaite pour le salariat.

Pour en revenir à la dernière attaque sur les retraites : ça fait des mois que Thibault (CGT), parmi d’autres dirigeants, utilise un langage « radical ». Mais il n’y eut rien d’autre. Pourquoi avoir attendu l’annonce du gouvernement déclarant qu’il était prêt pour cette réforme, alors que personne ne doutait que ce n’était qu’une question de temps ? Ne savent-ils pas que ceux qui cognent les premiers frappent deux fois plus fort ?

Finalement, une journée de mobilisation fut enfin décidée pour le 18 octobre. Celle-ci fut un franc succès, même si les médias lui accordèrent autant d’importance que le divorce des Sarkozy. Entre 150 000 (selon la police) et 300 000 (selon les syndicats) manifestants partout en France, 73,5 % de grévistes à la SNCF (en 1995 il y en eut 67 %), 58 % à la RATP, 51,9 % à EDF, 10 % de professeurs… Bien sûr, au lieu de préparer un débat public, les médias se sont limités quasi-exclusivement à donner la parole à des usagers « excédés ».

Face à ce fort avertissement, le message du gouvernement fut « on veut négocier, mais le projet passera ». Toujours la fameuse négociation, soutenue corps et âmes par le patronat et les politiciens (majorité de droite et opposition de gauche). Ceci montre bien à quel point elle est efficace… pour la classe capitaliste. Il suffit de faire une loi très hostile et ensuite l’adoucir un peu après les négociations. Comme ça, des concessions sont faites, mais tout est délimité d’avance. Mais que font les syndicats ?

La CGT, acteur clé du mouvement, appelle à la reprise du travail alors même que Sarkozy dit qu’il ne cédera pas et que la mobilisation n’était pas aussi grave que ça. De leur côté SUD et FO proposèrent de continuer. Le plus important c’est que pas mal de travailleurs ont voté la reconduite de la grève : les assemblées générales à Paris, Sotteville-lès-Rouen, Marseille…

C’est ici que tout doit se jouer. C’est aux travailleurs, cibles des attaques, à qui revient le droit de décider. S’ils délèguent ce pouvoir, à qui que se soit (politiciens, syndicalistes ou « révolutionnaires »), la bataille est perdue d’avance. Seule la lutte paie. Les grévistes ne se sont pas trompés : « Lutter plus, pour gagner plus ».

Les syndicats sont, bien sûr, un outil dans la lutte de classe. Ils sont utiles dans le cadre de revendications dans les entreprises et aussi dans le cadre de réelles réformes qui favorisent les travailleurs. Beaucoup d’ouvriers ont été persécutés pour qu’ils existent aujourd’hui. Par contre, la plupart d’entre eux font désormais partie du capitalisme, fondé en théorie sur le « dialogue social » et un faux consensus. Toutes les différentes versions de la domination capitaliste l’ont fait depuis plus d’un siècle déjà : le libéralisme, le fascisme, le capitalisme d’Etat… Ce sont des organes qui sont appelés à canaliser les luttes, à les garder dans la logique capitaliste… C’est pour cela que le patronat applaudi souvent la responsabilité des dirigeants syndicaux.

A partir d’ici, ils deviennent des entraves au progrès. A partir du moment où ils s’opposent à la souveraineté des travailleurs… ils jouent un rôle réactionnaire et il est nécessaire de lutter contre eux.

Pour résumer, bien que les travailleurs puissent se défendre à travers les syndicats dans des luttes pour des réformes (cas de plus en plus rares) ou pour des revendications au niveau de l’entreprise, ils deviennent très souvent des outils de la réaction lors des luttes importantes, surtout quand celles-ci s’opposent à la logique capitaliste. Il faut donc les remplacer par les conseils des travailleurs, quelle que soit leurs formes (AG, comités…) réellement démocratiques, dès que ceux-ci apparaissent, même dans les combats strictement réformistes.

Ces luttes doivent être le plus larges possible. En effet, les attaques contre une catégorie de travailleurs s’inscrivent dans une stratégie plus globale de lutte de classe de la part de la classe capitaliste. On a beau nous montrer un tableau teinté de nationalisme où le travailleur tient la main du patron pour la gloire du drapeau, tout ceci est faux. Toutes ces sottises s’évaporent dès qu’il est possible d’augmenter les bénéfices. La peinture se dilue, le visage du travailleur disparaît et seul reste le capitaliste en triomphe.

Les délocalisations, les licenciements, les refus d’augmenter le SMIC… ne sont-ils pas des attaques d’une classe contre une autre ? Pourquoi faut-il, en tant que travailleurs, se laisser endormir par des contes de fées tricolores ? La lutte des classes est bien réelle et ne disparaît pas par décret.

Aujourd’hui, le gouvernement et le patronat s’en prennent à notre classe sous diverses formes : privatisation programmée des universités, rafles de travailleurs sans-papiers et de leurs familles, passage en force du Traité constitutionnel européen, réduction d’impôts pour les nantis, allégements des cotisations patronales, TVA dite « sociale »… C’est toute la classe qui est attaquée : étudiants, chômeurs, employés, etc.

Dans ce sens, il est encourageant de voir les appels à l’unité faits par beaucoup d’AG. Un exemple récent est celle de l’université de Rouen du 17 octobre[5]. Elle fait le lien entre le combat contre l’autonomie des universités et le reste des luttes.

C’est cette unité qui effraie le pouvoir, ce ne sont pas les pseudo-menaces des bureaucrates syndicalistes. C’est elle la première cible. C’est pour cela qu’ils ont recours au racisme opposant les sans-papiers et les immigrés aux français. C’est pour cela qu’ils ont recours à l’égoïsme et à l’individualisme en confrontant les travailleurs des régimes spéciaux aux travailleurs du régime général. C’est pour cela qu’ils traitent les RMIstes et les chômeurs de fraudeurs pour les opposer aux salariés.

Ainsi, les mots d’ordre sont bien sûr l’unité de classe pour obtenir des régimes de retraites égaux pour tous (37,5 annuités) mais aussi la régularisation des sans-papiers, la suppression des réductions de cotisations patronales… Non au « dialogue social » ! N’attendons rien, parfois la meilleure défense est l’attaque !

Bien sûr, les théoriciens de la pensée unique diront que la mondialisation oblige la France à appliquer un plan d’austérité, concurrence oblige voyons ! Si le capitalisme (c’est bien lui le problème, pas simplement Sarkozy) ne peut plus permettre à la société de progresser, si le futur des prolétaires est de survivre selon l’humeur des patrons, nous répondons : les travailleurs n’ont pas à payer. Ils n’ont rien à perdre si ce n’est leurs chaînes. Un autre monde est possible.


[1] Ces régimes, contrairement au régime général, prévoient des cotisations de 37,5 annuités au lieu de 40. Sont compris ici, entre autres, les cheminots, les marins et les parlementaires.
Pour mémoire, avant 1993 tous ces régimes cotisaient 37,5 annuités. Les différents gouvernements depuis ont attaqué successivement les retraites du privé, puis du public (2003) et maintenant une partie de celles des régimes spéciaux.

[2] D’autres arguments, tout aussi faux, sont avancés. Il ne s’agit pas ici de revenir sur eux. Le syndicat Solidaires a élaboré un document très intéressant en guise de réponse : http://www.solidaires.org/article15977.html

[3] SUD Energie, SUD Rail, SUD RATP, Les régimes spéciaux de retraite : Questions/Réponses, http://www.solidaires.org/article15977.html

[4] Idem, Op cit. Notons que par « masse salariale » on comprend les salaires et le financement de la protection sociale. Cette dernière est un « salaire indirect » pour la classe ouvrière. Par conséquent, tous les allégements de cotisations patronales pour son financement sont une réduction de cette masse salariale.

[5] L’appel peut être téléchargé à cette adresse : http://courantintersyndical.free.fr/post.php?ID=174

 

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